Ulysse ou la profession de soi(n) (complet)

Une bouteille jetée à la mer nous est parvenue. Quelle épopée! 

En ces temps de turbulences institutionnelles, un naufragé du soin dépeint d’étranges paysages. 

Chacun y reconnaîtra des échos d’errances et de remous internes.

D’escale en escale suivons notre compagnon dans ses aventures.

En ces jours de chaos institutionnel, il me vient à l’esprit d’écrire ce texte face au  maelstrom interne qui m’anime  en lien avec ce projet qui me fait, peut-être présomptueusement, penser au voyage d’Ulysse et sa perte de terre natale  et donc d’identité. Ici je tends à souligner la corrélation entre la déconstruction de mon lieu de travail en deux unités distinctes et le délabrement de l’identité professionnelle.

  1. Le départ de la terre natale et quête d’identité nouvelle

Comme Ulysse chassé de sa terre natale, aujourd’hui la « restructuration » vient chasser l’infirmier d’un territoire de soin où était accueilli des personnes souffrantes qu’importait leur modalité. On peut facilement rattacher ce lieu à une terre d’asile où la différence était accueilli sous le même étendard : le soin psychique. Cette terre d’asile née  il y a 8 ans d’un regroupement d’équipes et qui a donné lieu à un traité liant les professionnels de ces deux structures.

Je pars donc ici en voyage de cette nouvelle destination sommairement décrite qui me rend indécis sur la route à suivre tant les indications ressemblent à celle de l’Atlantide de Platon. Je suis désorienté, perdu dans les interstices d’explication reçue lors de la réunion institutionnelle. Un grand guide me renvoie mon silence et mon absence de réaction face au « projet » à mettre en place en septembre 2017. Il est vrai que je n’ai pas l’habitude de répondre au présentateur du JT! Ici mon avis importe peu voire pas du tout.

Mais continuons ce voyage en commençant par larguer les amarres en voguant au gré des vents qu’Éole veut bien nous envoyer. je dois abandonner cette terre qui m’a vu naitre il y a 6ans et partir, la nostalgie me poigne sur le quai mais je n’ai pas le choix…

2. Le premier port / les Lotophages

Me voila en mer et je cherche à m’ancrer quelque part afin de trouver du repos, d’être rassuré et retrouver mon chemin de soignant. J’accoste au premier port que je rencontre comme Ulysse accoste chez les Lotophages, ces consommateurs de lotos qui leur font oublier leur désir, ce qui les anime. Je tombe face à d’autres Lotophages, le grand guide, qui me tente en me proposant/suggérant de me lancer dans une formation de psychologue (par trois fois) car il a pu noter mon attrait de la « clinique »… mais ce que j’aime c’est mon métier d’infirmier et cela j’essaie de ne pas l’oublier, mon désir n’est pas celui de fuir mon métier pour un autre que je devrais idéalisé . Je résiste, peut-être je vis à ce moment là, ma décision de retrouver mon identité, celle que j’ai construit tout au long de ma vie professionnelle. Je rêve du retour à mon essence de soignant celle qui me fait sentir humain.

Evidemment, je refuse cette alléchante proposition et reprend ma quête de sens, de soin.

3. L’arrivée chez le cyclope.

J’arrive quelques temps plus tard sur l’île du Cyclope, celle où Ulysse doit se rendre invisible comme moi je me sens dépossédé de ce que je suis, je ne dois plus « exister »  je deviens un ETP (une Entité Totalement Perdue). Je subis la vision unifocal économique de ce directeur qui me convainc de mon nouveau nom : « Personne » comme Ulysse abandonne son identité, son humanité, son individuation face au cyclope. Alors je m’enfuis, embarquant vers d’autres horizons dans l’espoir de me re-connaitre.

4. Les Lestrygons ou les géants du Soin.

C’est ainsi que j’arrive sur cette île qui ne jure que par l’Education Thérapeutique du Patient, ce nouveau format de soin qui va à l’encontre de mon expérience, mon bagage clinique. Je me vois assimiler cette technique comme un schéma pavlovien. Moi qui n’ai appris que les mots « accompagnement, prendre soin, Humanitude et soutien », j’ai même entendu voire lu du Freud ou encore du Jung, ces mollah infâmes d’une psychothérapie des plus grotesques. Que dois-je faire face à cette tentative de reformatage dans le  but d’adopter le parti du  « bon » soin, m’engager sur les voies d’une djihad, cette guerre sainte idéologique? trop explosive à mon goût…

Je m’enfuis donc, même si au passage des compagnons de voyage se font dévorer par ces géants.

5. L’île de Circée ou la rencontre avec le Chef Polaire

J’arrime mon bateau sur cette île magique où règne cet être de pouvoir qui s’entoure de séduction afin de transformer mes compagnons survivants en porcs, ces animaux omnivores qui se contentent de se repaître des déchets des humains, qu’on engraisse jusqu’à les installer sur une broche de la barbe au cul et les faire rôtir sur l’autel de la finance. Le Chef suprême tente par maintes manœuvres de m’attirer dans un projet fabuleux, qu’il aurait imaginé, où la magie de l’amour et du soin opérerait dans un temps tellement court que je ne sentirai même pas passer la broche.

Je ne sais si je dois rire ou pleurer face à mon manque de naïveté malgré mon jeune âge…

je repars en naviguant vers des eaux de plus en plus troubles.

6. Calypso ou la tentative du choix

Le chaos de mon voyage intérieur m’amène sur l’île d’Ogygie. Je suis aussi tenté qu’Ulysse face à Calypso de perdre mon désir et renoncer à mon idéal de soin en psychiatrie. J’aimerais retrouver un lieu où chacun a la possibilité de se rencontrer humainement. M’isoler en espérant que la tempête de ne me touche pas et qu’elle épargne le plus de patients possible mais l’illusion ne dure qu’un temps et j’ai besoin de sécurité comme je souhaite apporter une sécurité psychique aux soignés. Je reprends la mer malgré ce déchirement qui m’expose aux vents contraires mais à la vie tout de même. J’ai éprouvé la phase dépressive mais je me dois de continuer pour me trouver, me retrouver afin de les trouver, les retrouver ces gens fous, mais comme nous le rappelle le Chapelier d’Alice, la plupart des gens bien le sont….

7. Le chant des sirènes ou les illusions du soin

En chemin, dans ce dédale d’émotions qui m’habite je repense à toutes ces iles que j’ai rencontré. je passe non loin d’une terre peut-être promise mais en approchant j’aperçois des formes dans l’eau. Comme souvent, j’entends les chants prometteurs de paradis du soin où chaque contact soignerait les plaies d’Egypte grâce à la destruction salvatrice d’un service.  Comme Ulysse, j’ai l’envie d’y croire mais je reste solidement attaché au mat de mon bateau, repensant aux propos d’Oury qui nous rappelait que la psychose ne se soignait pas en un trimestre. Je maintiens mon cap envers et contre toutes ces belles voix ou voies qui s’offrent à moi. J’aurai dû faire comme mes compagnons et me boucher les oreilles pour cacher ces chants que je ne saurai entendre! C’est bercé par ces mots doux et utopiques que je reprends calmement mon voyage insensé. C’est ici mon idéal du soin qui est amoché mais pas anéanti. Je poursuis, parfois jusqu’à chavirer, sous le regard étonné de mes collègues.

8. Les Phéaciens ou l’essai de reconnaissance sociale

C’est enfin ici que vous jouez le rôle des Phéaciens, ce peuple à mi-chemin entre  les hommes et les Dieux. Dans cet instant, je tente de vous faire reconnaitre mon vécu, mon identité et ma souffrance liée à ces changements qui ne prennent pas sens en moi. Comme Ulysse reconstruit son identité au travers la reconnaissance sociale, je garderai l’espoir que vous, les Phéaciens, me rameniez à bon port car je serai peut-être entendu, reconnu dans ce que je suis et fais.

J’apprendrai probablement que je n’ai pas été oublié et que m’attend cette douce Pénélope que représente l’institution, cette mère et femme suffisamment bonne pour accueillir, pour m’accueillir. Comme ce jeudi où mon cadre de proximité lève les yeux au ciel en soupirant lorsque je demandais de lire ce texte qui parle de mes ressentis, de mon professionnalisme. Je me suis senti blessé comme si je ne pouvais dire, écrire mes mots au groupe auquel j’appartiens, je sais pertinemment que l’intention de me heurter n’était pas présente et que c’est ce maelström d’affects qui me fragilise tant la perte de sens me ronge. J’aurai aimé entendre dire que la parole est notre outil de travail et que nous pouvons nous permettre d’échanger nos pensées malgré le contexte organisationnel des plus urgents, que derrière des cases à remplir nous entendons la parole et le vécu des soignants, leur désir de prendre soin.

En somme, je persiste à croire, à croire que notre humanité est et sera toujours cette terre arable où peuvent germer les graines du soin psychique. Ca ne sera pas forcément ma terre natale mais peut-être notre terre d’accueil…

 

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