Témoignage : Une suite à Ulysse… de l’Odyssée à l’Escale (complet)

Sur ce site, nous continuons à publier vos témoignages. N’hésitez pas à nous les faire parvenir, nous les publierons, avec votre accord. 

Ce texte car l’écriture me permet de penser, de mettre en forme…

La pensée et l’émotion.

Ce texte car un collègue m’invite à témoigner…

En écho à Ulysse,

Il y sera question de déplacement, de lieu, d’environnement, d’histoire…

Et surtout des effets…

Ni plus ni moins.

 

 

Déménager ?

Ce 30 aout 2016, jour du grand déménagement.

Ils quittent ce lieu, ce lieu qui les a vus arriver…

 

Juste à la bordure de l’établissement, ça tombe bien, leur travail c’est d’accompagner des personnes à quitter l’hôpital, à envisager pouvoir vivre autre part…

Le travail au quotidien, cet accompagnement au quotidien, la proximité, le vivre ensemble…

Ce qui nous fait humain, malade ou non, ou, tous avec notre maladie

Réapprendre, ré-envisager, réapprivoiser des sensations, le sourire, le possible, le partage, la colère, le désaccord, éprouver que ce n’est pas que dangereux. Apprendre à se penser.  Un peu ?

Essayer de vivre avec d’autres…

Là, où les choses peuvent reprendre un peu de sens.

Ce travail, comme de la dentelle que l’on brode, patiemment, ensemble.

Avec confiance… en soi, en celui à qui on s’adresse

 

Ils quittent ce lieu qui les a vus arriver.

Ils repartent dans l’autre sens,

Physiquement, géographiquement.

Docile, l’équipe est docile

Elle ne dit rien.

Elle envisage ce nouveau lieu.

Elle a confiance en elle.

Elle travaille sur, avec la confiance.

C’est son carburant…

Un des principes majeurs de la réhabilitation.

Ils repartent dans l’autre sens,

Pas vers la sortie,

Mais vers le cœur de l’hôpital psychiatrique.

Vers là, où tout débute…

 

Il est 18h ce 30 aout,

La fatigue, un peu de sidération…

Pas bien pris la mesure encore…

On se raccroche à ce qui est bien, ce qui sera parfois même mieux…

Des petites choses.

Mais quand même.

Ce couloir, ce plafond qui nous tasse, ces murs.

Des stigmates, partout de la souffrance qui a été exprimée, projetée contre les murs

Gris. Abimés, rafistolés.

Moche, c’est moche.

Et puis c’est vieux,

Comment s’ouvrir quand tout enferme ?

Comment investir un lieu aussi chargé ?

Et les chambres…

Les patients qui séjournent dans le service ont bien souvent toutes leurs affaires avec eux, car ils n’ont pas d’autres lieux…

Avoir leurs affaires avec eux, ça participe de leur rétablissement, de se ressaisir…

Toute leur vie, qu’ils vont devoir laisser en cartons.

Combien de temps ?

Pour certains, ça prend des années pour avoir une place en foyer, ils le savent.

Je  n’ose penser à la réaction des patients.

 

Les regards échangés, avec les collègues.

De la tristesse, de l’étonnement, de la colère…

Et cette solidarité, toujours…

Tout le monde met « la main à la pate »

En dépit des engueulades.

Nous formons une équipe.

 

Leur arrivée

Il est 18h ce 30 aout et elle arrive de son pas pressé, rapide et sec.

Elle rentre dans sa chambre et ressort aussi sec.

« Mais c’est pas possible ! »

Son regard, agrandit, comme par l’effroi.

C’est d’autant fort que son regard est inexpressif, d’habitude.

« C’est asilaire. »

Ces mots… coup de poing.

Je sais que je ne pourrai la raisonner, je ne le souhaite pas.

La colère a à se dire.

C’est aussi notre travail que d’accueillir la colère, comme tout autre sentiment…

Je partage avec elle mon désarroi.

Elle me dit  « j’ai envie de pleurer »

Elle, cette femme impassible, emmurée, au pas pressé.

S’arrête et laisse échapper un sanglot.

Je n’ai que le temps de toucher son épaule…

 

Car je le vois arriver, avec ses parents.

 

Il arrive, marche d’un pas mécanique, le corps tendu.

Le regard froid, coupant… de l’acier trempé…

Il marche, il arrive par ce couloir entre barrière et grillage blanc.

Si vous passez par là, vous ne pourrez louper cet endroit.

 

Lui : « c’est carcéral »

Comme une sentence, froid coupant, sans appel.

Pourquoi ai-je cette impression qu’il a maigrit, il est si pale.

 

Derrière, il ya ses parents, perdus eux aussi.

« il ne va pas bien du tout »

Ils le suivent.

Lui marche. Sans but…

Semble regarder sans voir,

Ou bien, voit ‘il trop bien.

Il avance, fait demi-tour.

Il rentre, il sort, hésite.

« C’est carcéral »

Son regard, comme mort…

Son visage, blafard.

Hanté, par des souvenirs, des sensations ?

Des moments de grande folie, dans ces murs, dans des murs similaires.

 

Il semble vouloir s’échapper.

Non, je ne fermerai pas la porte.

Ma voix l’accompagne, je lui dis que je l’attends quand il va raccompagner ses parents…

J’ai du rassurer sa mère, lui dire qu’ils pouvaient partir, que nous prendrions soin de lui.

Il y a aussi de l’effroi et des fantômes dans son regard…

« Vous savez, on s’en est tellement vu »

Il revient, il rentre, il sort.

Je le suis, juste à 2 pas derrière lui.

Là, les mots sont vains, juste la présence.

Pour lui, je (nous) sommes en train de comploter contre lui.

« Vous savez bien ce que vous êtes en train de faire »

Il n’écoute pas ma réponse, se lève et s’en va dans le service.

 

J’ai fini mon service.

Je pars, un gout d’amertume.

De colère d’avoir vu l’angoisse et l’effroi dans le regard de ces patients que j’accompagne vers l’après hospitalisation.

En partant, j’entends des cris venir du service d’à coté,

Du fin fond de la crise, de la folie qui s’écrie

Ce n’est pas un problème pour moi,

Je suis soignante et je suis là pour cela.

 

C’est juste une question de sens.

Ou de non sens.

 

Quelques jours ont passés :

Il est parti du service, avec une collègue, nous l’avons cherché pendant une heure dans le village, sur les bords de Saône…

Il est parti et là le lendemain, nous ne savons toujours pas où il est.

 

Un autre patient est retourné dans un service d’entrant, il se met en danger, la nuit, sauter la barrière !

 

Lors d’une réunion de la vie du service :

Les patients parlent :

« Les plafonds bas m’angoissent, je me sens oppressé,

Il faudrait que nous écrivions.

Dire ce que cela nous fait comme sentiment, ce déménagement… »

D’autres parleront des odeurs, de l’espace…

D’autres apprécient la vue, l’espace rétréci, ça fait famille.

 

Dans l’équipe, « ça pète »

Entre nous la corde est tendue…

Faut faire gaffe

Exprimée la colère, des larmes.

Au mauvais moment ?

Au risque de déstabiliser les collègues ?

Ya t’il un bon moment ?

Exprimée la colère, l’incompréhension pour ne pas zapper une fois de plus ce qui nous arrive Et surtout

Surtout ce que cela fait vivre aux personnes qui sont hospitalisées

Un découragement qui nous fait avoir envie d’ailleurs.

Ou s’activer, nettoyer, ranger, organiser, égayer.

 

Des plantes, des gâteaux sur la table de relève…

Pour se donner du courage.

Pour les patients.

Pour cet hôpital.

Pour ces beaux métiers.

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