Pensée du jour : Scènes de plus en plus ordinaires du caniveau

« La civilisation a commencé lorsque l’homme a remplacé l’arc et la flèche par l’insulte ». Freud, qui n’est plus très à la mode, mais ça n’est surtout pas une raison pour le balancer à la poubelle, Freud donc a écrit un truc comme ça quelque part. En gros, à la place de la baston et des coups de poings, tu avoines verbalement l’autre pris pour adversaire, tu l’assommes tous azimuts de mots choisis : « t’es tout petit, d’abord tu ne sais pas causer, et sans vouloir me moquer quand t’écris tu fais des fôtes ». (C’est des exemples, chacun les siens !)

L’étape deux, c’est mieux, progrès de civilisation, on dépasse l’invective qui reste bien trempée de pulsionnel quand même, mais on dépasse encore tout ça, on essaie d’entendre les points de vue différents, comprendre d’où ça vient, ce qui se passe, ce que ça vient signaler, ce qu’il convient de faire, bref on échange, c’est du vrai dialogue, de la pensée, du travail psychique et de l’accordage… C’est du travail, oui, c’est sûr, faut se contenir, faire l’effort d’entendre ce que l’autre dit et qui ne fait pas forcément plaisir… Faut supporter d’entendre aussi une autre version de la réalité que la sienne. C’est exigeant, mais en plus ça mitonne du lien quand on arrive à se comprendre, prendre en compte les différences et les dépasser pour construire ensemble du nouveau. Ça ne veut pas dire évidemment qu’il est inimaginable de revenir en arrière. Parfois dans des moments de tension et de crise, on se sent débordé, menacé, mis en cause, ébranlé : alors on régresse, on repasse par la case insulte et  disqualification, on se remet sans même s’en apercevoir à téter le caniveau. C’est là qu’il faut faire très gaffe et se ressaisir.

Ainsi donc, pour la première fois, pendant l’instance CHSCT du 15 Novembre 2016, un représentant du personnel – CGT quel hasard ! – a été pris publiquement à parti sur un ensemble de points qui n’avaient strictement aucun rapport avec le fond de sa mission : signaler des difficultés, problèmes et autres équipes en souffrance. Y fait des fôtes, y se présente pas bien et puis il n’a pas pris son traitement – non obligatoire, il faut quand même le rappeler – (en plus quand on bosse en extra ?) – contre la gale. Et, fait incroyable, cet inconséquent imprécis, il a même pas recueilli dans un compte rendu le point de vue de gens qui avaient choisi de ne pas être présents lors de la visite CHSCT. SCANDALE. Un vrai minable. Ça n’est pas dit le minable mais on fait tout pour que tu le penses.

Pour le résumer très vite on flingue celui qui apporte des nouvelles désagréables du terrain, plutôt que de les entendre. C’est vieux comme tout mais ça marche toujours pareil.

C’est une chose qu’il ait ainsi été assaisonné par un des chefs sup convoqué pour la fête. Ça invite d’abord à porter un regard attristé sur l’état de délabrement de compétences managériales fort sollicitées il est vrai en ces temps de crise. Si quelqu’un doit faire preuve d’un haut degré de civilisation et de capacités certaines à nous tirer du caniveau c’est bien en tout premier lieu à ce niveau-là que c’est essentiel.

Mais bon en situation de crise générale – on le sait – nobody’s perfect, ça peut arriver à tout le monde la régression. Que celui qui n’y a jamais succombé lui jette le premier pavé. Allez passons. Rideau.

Le problème c’est que la mailloche verbale, les intimidations, le cynisme, le déni de réalité ou l’indifférence en ce moment se répandent partout. L’institution est malade. En fait, oui, c’est ça le noyau du problème.

Il est en effet saisissant de constater qu’à part la CGT personne n’a pu réagir. RIEN. Que dalle. Nib. Pourtant c’était bourré de très très intelligents (qui sans nul doute ne font pas de fôtes-eux), des cerveaux payés pour ça, de très grands chefs organisateurs-managers-civilisateurs étaient là… Des directeurs, une spécialiste du travail, des chefs sups et des sups de sups, et j’en passe… Non aucun. Pas un, pas une pour faire tiers – élever le débat – appeler à du civilisé de meilleur niveau et à se remettre au travail plutôt qu’à la disqualification. Pourtant c’était blindé de ces grands responsables qui causent RPS, conférence bienveillance ou bientraitance au boulot, santé au travail et j’en passe. Nous voulons croire résolument que certains étaient pétris de honte, au moins d’embarras, face à cette mise en scène, cette pitoyable tentative de lynchage verbal. Parce que, quand elles n’existent plus, la culpabilité et la honte, on a cramé un sacré signal d’alarme, bradé une digue humaine capitale: le cynisme marche à fond, l’autre ne compte plus. C’est plus un souci, une préoccupation, il peut bien crever. Il est tout seul. Chacun sauve sa peau.

Pourtant quelques instants auparavant le médecin représentant de la CME avait signalé un hôpital gouverné par des impératifs gestionnaires qui l’entraînent vers  la régression. Il avait déploré encore une nouvelle manifestation des attaques contre la pensée, notre principal outil de travail, avec l’annonce d’une amputation de 50% du poste de la documentaliste, urgemment devenue indispensable ailleurs ! Avec lui nous avions rappelé que cette réduction était en contradiction totale avec les discours sur la prévention de la souffrance au travail et la nécessité vitale de préserver nos outils psychiques. Les bouquins,  la doc, le culturel, autant de ressources primordiales pour comprendre, penser, entretenir le labeur de civilisation et se construire du tiers dans la tête.

CGT  et  FO ont logiquement voté contre. Sourire imperturbable. Cause toujours. C’est que du consultatif. Le Directeur a par contre ultérieurement rappelé qu’il était prévu que les représentants du personnel au CHSCT bénéficient d’une formation qui leur permette de remplir enfin leur mission de la manière attendue.

Si jamais … pourrez pas dire que vous saviez – pas.

Parce que quand on entend parler de suicides – burn out – désinvestissement – dégradation de la qualité des soins et de la qualité de vie au travail, faut pas chercher bien loin, faut immédiatement se demander où, par quoi, et comment passe le caniveau.  Et convenir qu’il  y a lieu de fournir d’urgence un travail indispensable pour s’en éloigner, un travail long pénible et coûteux, mais jamais définitif. Un travail dont la nécessité absolue se signe par le retour dans les plus hautes instances des figures sinistres et si étrangement familières de la régression et leur cortège de honte.

Non, ça, on ne pourra pas toujours dire qu’on ne savait pas.

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